LES FAITS DIVERS

Extradition du tueur en série M. Fourniret, une enseignante poignardée par un lycéen, un homme abat son notaire dans l' Yonne, un arbitre de football passé à tabac dans la Loire, quatre morts dans un incendie d'immeuble à Roubaix, un retraité abat trois personnes dans l'Indre, un chauffard de 13 ans percute une femme à Rouen, un père de famille menace de mort une directrice d'école maternelle, braquage dans un magasin de jouets à Saint-Priest, début du procès relatif à une bousculade dans une boîte de nuit qui avait fait cinq morts, etc, etc, etc. Point commun de toutes ces histoires tragiques : on en a entendu parler dans les médias. Je me suis livré à cet inventaire, certes plutôt morbide, en utilisant les deux principaux diffuseurs d'informations en France (c'est-à-dire ceux ayant les audiences les plus fortes) : les journaux de TF1 pour la télévision et de RTL pour la radio, mais il ne fait aucun doute que ces histoires ont aussi été présentées par les autres institutions médiatiques. Cet inventaire, je l'ai effectué entre le 15 et le 25 décembre, soit à une période de l'année où, à priori, l'actualité est plus légère : les sujets portant sur les préparatifs des fêtes occupant une bonne partie de l'espace-temps accordé aux journaux d'information.
Notons d'emblée que la relation du fait divers avec les médias ne date pas d'hier. Maurice Lever (Dans Canard sanglants. Naissance du fait divers, 1993) mentionne la quasi contemporanéité de celle-ci avec la naissance de l'imprimerie.
D'après le dictionnaire de l'académie française, les informations sont les faits, événements d'intérêt général traités et rendus public par la presse, la radio, la télévision. Selon ce même dictionnaire, les faits divers sont les menus évènements du jour rapportés par la presse. Notons d'emblée que le fait divers est traditionnellement lié à la presse sur papier. Mais surtout, il faut remarquer que le fait divers n'est PAS une information - bien entendu, je ne remets pas en cause le caractère tragique de ces faits pour les personnes qui y ont été confrontés ! Destiné à l'individu, à la famille, au petit groupe, au personnel, il ne s'adresse pas au collectif. Mais alors, quel peut-être l'intérêt de la diffusion à grande échelle d'une non-information ? Ne pouvant par essence n'intéresser qu'au plus quelque dizaines de personnes, le fait divers devrait être exclu des journaux d'informations pour cause d'absence de public réceptif. Il y a donc un public. Maurice Lever signale qu'au 16ème et 17ème siècle, les canards narrant les faits divers accompagnent ces récits de commentaires rappelant que ces malheurs qui s'abattent sur l'Homme sont l'expression de la volonté divine. A travers l'individu touché par le drame, c'est à la collectivité des hommes que le fait divers s'adresse en réalité. Aujourd'hui Dieu n'est plus guère convoqué à fin de justification, mais la destination du fait divers nous est livrée par la psychologie (les explications qui suivent sont issues pour partie de Annik Dubied & Marc Lits, Le fait divers, 1999). Le sentiment anxiogène dû à l'ignorance du lendemain était auparavant contrebalancé par la foi. Avec la déchristianisation de la société, ce sentiment anxiogène se voit renforcé par l'adjonction d'un contenu bien réel : le fait divers et sa médiatisation, engendrant dans un processus de feedback le sentiment d'insécurité de départ. C'est le chien qui se mord la queue ! Selon Carl Jung les affects (ou émotions) sont les plus pénétrants et les plus durables des états émotionnels (rappelé par Arnaud Mercier,Le journal télévisé, 1996), ce qui fait que les médias jouent sur cette corde afin de marquer les esprits. Toute information présentée par les média est l'objet d'une mise en scène dramatique.
Toutes ces histoires, n'ont qu'une seule finalité : nous faire comprendre que nous sommes des victimes en puissance ! " Ca peut vous arriver ", et c'est même le nom d'une émission de radio. N'allez pas à l'école vous n'y êtes pas à l'abri, ne fréquentez pas les stades le danger y rôde, n'allez pas en boîte en nuit vous risquez d'être immolé, mais ne restez pas chez vous, vous y êtes soumis au même risque ! Et le pire, c'est que ça fonctionne ! J'ai eu tout le loisir d'observer comment certains individus ont été saisi de trouille lorsqu'on éclaté les émeutes en banlieue. Et pourtant mon espace d'observation est un village bien loin d'être un coupe-gorge... Je suis d'ailleurs persuadé que les gens résidant en banlieue se sont moins sentis menacés et ont eu moins peur que ceux qui en vivaient loin. Pour ces derniers, le seul rapport entretenu passait par les médias, avec leur volonté de victimiser tous les rapports humains.

Il y a quelques années, Bourdieu signalait la dépendance nécessaire des médias vis-à-vis non seulement des annonceurs mais aussi, en aval, des publics. Ces derniers sont-ils malléables au point que le système médiatique n'a pas le besoin vital de lui plaire, ou bien possède-t-il une capacité de résistance que nous nous concédons, à titre personnel, bien volontiers tout en déniant cette capacité aux autres (c'est l 'effet de 3ème personne décrit par Davison) ? L'univers interne médiatique est le lieu du règne du chiffre. Les tarifs publicitaires sont basés sur un indice de popularité, la mesure de l'audience. En France, l'audience télévisuelle se fonde sur le principe du sondage : 3 150 foyers représentant environ 8 000 personnes acceptent d'être équipés d'un appareil qui enregistre toutes les utilisations du téléviseur et chaque membre du foyer doit accepter de " jouer le jeu " en révélant à l'appareil que c'est bien lui qui regarde telle ou telle émission (un système de questionnaire moins sophistiqué existe pour la mesure de l'audience des radios.) Que se passe-t-il lorsque une personne ne " joue pas le jeu " ? En théorie, lorsque le téléviseur est allumé, si quelqu'un de la famille vient s'installer en face, il doit révéler sa présence. Le fait-il systématiquement ? De même, lorsqu'il s'agit d'une personne hors foyer, il faut signaler sa présence en livrant quelques informations sur son profil (son âge par exemple.) On peut imaginer sans peine qu'une personne n'ayant pas été volontaire pour médiamétrie soit plutôt réticente à ce que la famille-cobaye donne ces informations. Toutes les critiques élaborées sur les systèmes de sondage sont à prendre en considération ici. Ainsi, les réponses formulées par les sondés sont la résultante de nombreux facteurs pas toujours très objectifs : un cadre supérieur va-t-il admettre qu'il est un " fan " de Lagaf ou un ouvrier qu'il regarde Arte. Nul jugement de valeur dans ses considérations, juste le constat que l'on est souvent tenté de taire certaines choses qui ne rentrent pas dans le schéma de représentation des référents appartenant à son univers social. C'est de la même manière que les sondages électoraux rehaussent les intentions des votes avouées du FN afin d'avoir une image plus proche de la réalité du nombre des sympathisants de ce parti - Et on a même pu voir, lors des dernières présidentielles, que les chiffres revus à la hausse étaient malheureusement encore en deçà de la vérité !